En juillet 2025, Dylan Field a sonné la cloche du NYSE. Figma entrait en Bourse sous le ticker FIG, après avoir refusé un rachat d’Adobe à 20 milliards de dollars deux ans plus tôt. Ce matin-là, beaucoup de gens avaient tort.
Ils avaient tort sur le SaaS, tort sur Figma, tort surtout sur ce que « meilleure année » veut dire pour un éditeur de logiciel collaboratif en 2025.
Figma a publié en février 2026 ses résultats annuels : 1,056 milliard de dollars de revenus, +41 % sur un an. 67 clients payant plus d’un million de dollars d’ARR, en hausse de 68 % sur douze mois. Un Net Dollar Retention de 136 %. Ces chiffres ne ressemblent pas à un marché SaaS mourant. Ils ressemblent à une entreprise qui a compris quelque chose que beaucoup de growth ops et de consultants en stack tech ont raté.
Le SaaS était censé mourir. Figma a accéléré.
Depuis 2022, le discours est rodé. Les multiples SaaS ont chuté. Les tours de table ont séché. Salesforce, ServiceNow, HubSpot ont vu leurs valorisations divisées. Des articles « the end of SaaS » ont fleuri sur Substack. Des décideurs ont commencé à auditer leurs abonnements avec une calculatrice plutôt qu’avec un carnet de fonctionnalités.
Et pendant ce temps-là, Figma accélérait. Q1 2025 : +46 % de croissance. Q2 : +41 %. Q3 : +38 %. Q4 : +40 %. Chaque trimestre, la croissance restait dans une fourchette qu’une boîte SaaS « en difficulté » ne devrait pas pouvoir afficher.
Un choix produit fait dès 2012 explique l’écart : mettre la collaboration au centre, là où les concurrents vendaient encore un outil individuel.
Les 14 prompts Notion d’un marketing manager isolé, ça ne scale pas. Un canvas partagé où le PM dépose son brief, le designer prototype et le dev inspecte le code en temps réel, ça scale. La valeur monte avec chaque utilisateur ajouté. C’est structurellement différent d’un outil vertical.
Figma Make et la thèse du hub de workflow
L’IPO a fait du bruit. Make a changé le produit.
Make est un outil de prototypage IA : tu décris une interface, tu obtiens du code fonctionnel collaboratif, éditable en temps réel par toute l’équipe. En Q4 2025, les weekly active users ont progressé de plus de 70 % quarter over quarter. Plus de la moitié des clients payant au-delà de 100 000 dollars d’ARR l’utilisent chaque semaine.
Appelle ça un system prompt collectif pour construire des interfaces. Le growth ops qui veut un prototype en 20 minutes, le consultant qui veut une maquette fonctionnelle avant de vendre son projet, ce sont eux que Figma cible. Le context window adressable s’élargit. 1 405 clients à plus de 100 000 dollars d’ARR à fin 2025.
Ce que Figma Sites, Buzz et Slides révèlent sur la stratégie
Figma a lancé en 2025 trois produits qui, vus séparément, semblent anecdotiques. Vus ensemble, ils décrivent une thèse.
Figma Sites publie des sites directement depuis le canvas. Figma Buzz donne aux équipes marketing non-designers accès à des templates brand-safe sans outil supplémentaire. Figma Slides ferme la boucle avec des présentations collaboratives.
Ces trois produits ont un point commun : leur valeur monte avec le nombre de fonctions impliquées. Figma commercialise un espace de travail partagé par toute l’organisation produit.
« We’re not just a design tool anymore, we’re the place where product decisions get made. ». Dylan Field, Config 2025.
C’est une stratégie de plateformisation classique, accélérée par la contrainte : les organisations ont rationalisé leurs stacks depuis 2022 et un outil qui couvre plusieurs fonctions résiste mieux aux audits de coûts qu’un outil spécialisé. Figma Buzz est sans doute le plus stratégique des trois. Il porte Figma dans les budgets marketing, qui sont deux fois plus souples que les budgets engineering. Un marketer qui génère ses bannières directement dans Figma, c’est un siège supplémentaire dans l’organisation et une raison de plus pour que le DSI ne résilie pas le contrat.
Les équipes SaaS B2B qui ont survécu à la compression des multiples ont ça en commun : elles ont quitté le budget « logiciel design » pour atterrir dans le budget « infrastructure produit ». Ligne budgétaire plus haute, résistance au churn plus forte.
Les objections réelles que les équipes tech avancent
Les réserves existent, et elles viennent des équipes qui ont effectivement déployé la stack.
La première : la hausse des tarifs. En 2023, Figma a doublé le prix de certains plans enterprise. La réaction a été virulente. Des équipes ont évalué Penpot (open source, auto-hébergeable) comme alternative. L’argument « on peut sortir » a circulé.
Mais le NDR à 136 % dit autre chose. Les équipes qui ont évalué la sortie ont, en grande majorité, renégocié plutôt que migré. Le coût de switching, quand 40 composants de design system sont liés à des tokens Figma et que le dev mode est intégré dans le pipeline CI/CD, est trop élevé pour la plupart des organisations.
La deuxième objection : les Custom GPTs et les agents IA directement dans Cursor ou Lovable rendent Figma moins central pour le prototypage rapide. Un développeur peut aujourd’hui générer une UI complète depuis un prompt dans son éditeur de code, sans ouvrir Figma. C’est vrai. Et Figma le sait.
Make répond à ce cas de figure : des interfaces générées par IA qui ont encore besoin d’être validées, annotées et distribuées à l’équipe. Figma occupe l’espace entre le prompt et la mise en production, là où la décision collective n’est pas encore automatisée.
| Outil | Cas d’usage principal | Niveau de collaboration | Intégration AI | Risque churn |
|---|---|---|---|---|
| Figma | Design system + prototypage + handoff dev | Élevé (équipe mixte) | Figma Make, Buzz, AI object removal | Faible (lock-in tokens + plugins) |
| Penpot | Design UI, open source | Moyen (designers) | Limité | Variable (auto-hébergement = effort) |
| Canva | Marketing créatif, non-designer | Moyen (marketing) | Magic Studio (génération image/texte) | Moyen (low lock-in) |
| Framer | Sites web, landing pages | Faible | Génération de composants | Élevé (use case étroit) |
Ce que 136 % de NDR dit sur le SaaS en 2026
Un NDR de 136 % signifie que les clients existants dépensent en moyenne 36 % de plus que l’année précédente. Expansion pure. Croissance sans un seul nouveau client ajouté à la base, uniquement grâce à l’approfondissement des usages existants, à mesure que les équipes font entrer leurs PM, leurs rédacteurs et leurs développeurs dans l’espace Figma qui était jusque-là le seul domaine du designer.
Le SaaS s’est séparé en deux catégories. Les chiffres de Figma en sont la preuve la plus nette.
D’un côté, les outils point-solution : un outil fait une chose, se substitue facilement, sensible au prix. Les stacks d’outils atomiques ont été compressées par les équipes depuis 2022. Le discours « SaaS is dead » vise juste, ici.
De l’autre, les outils d’infrastructure workflow : leur valeur monte avec le nombre d’utilisateurs, le coût de switching est élevé, l’expansion est naturelle. Figma, Notion, Linear, Slack appartiennent à cette catégorie parce qu’ils contiennent de la donnée organisationnelle non portable.
Les produits construits autour du workflow collectif ont résisté là où les outils solitaires ont plié.
Savoir dans quelle colonne se trouve chaque outil de votre stack, c’est le début du fine-tuning qui compte vraiment.